اليوم الثامن


Famille Salameh Moukarzel - عائلة سلامة مكرزل - Salameh Moukarzel family


Le huitième jour

Histoire d'un prénom

Cher fils,

Eh oui! Je suis ton père depuis 8 jours.

D’ailleurs je m’en suis rendu vraiment compte que depuis trois jours seulement! Ce fut la première fois où j’ai du faire un petit effort pour te mettre à dormir: j’ai du improviser pas mal de ruses pour te faire atteindre ton état de béatitude et de sommeil profond.

Tu dors si paisiblement dans ta poussette à cote de moi, ton visage est serein, “comme un ange”, ne cesse de répéter ta mère.

À quoi rêves- tu? Et ce que tu commence déjà à créer ta propre mémoire, à te rappeler des premiers moments de ta vie, l’odeur du sang hors du placenta, le son de ton premier cri, la lumière froide de l’hôpital, les marteaux piqueurs des rénovations, le brouhaha de toutes ces femmes autour de toi, tes premières douleurs intestinales, les efforts pour tirer les premières gouttes de lait, la voix émue de ton père, l’explosion de la bouteille de champagne, le regard tendre de Laura, etc…

Eh oui! Tu est né il y a huit jours et tu as déjà une histoire, mais une histoire sans nom.

Aujourd’hui je suis aller t’enregistrer à la municipalité. Tu t’appelle dorénavant :

Oliver Omar Salameh.

Ces deux prénoms ont été choisis exclusivement par ta mère et par moi. Leurs origines quand même ont une petite histoire.

Je voudrais te la raconter mais avant de le faire il faudrait te raconter celle de mon propre prénom.

Je suis né comme tu le sais le premier février 1973 à Beyrouth dans une famille traditionnellement patriarcale.

Mon père Nabil (noble en arabe) et ma mère originaire d'Asie mineur Vassiliki (reine en grec) m’ont donc attribué le prénom de Georges d’après celui de mon grand père comme premier petit fils mâle de l’aîné Nabil.

La racine grecque de mon prénom “Yiorgos” signifie cultivateur. Comment deux personnes si 'aristocrates' peuvent donner naissance à un enfant de si modeste statut? çà c’est une autre histoire que tu raconterais probablement toi même… mais ce qui est à noter c’est que mon grand père, que tu as déjà connu je suppose avant ta conception, n’a pas donné à Nabil le nom de son propre père Toufic. Donc je me suis simplement permis de ne pas renouveler la tradition comme lui(1).

Et nous voilà pour parler de tes deux prénoms: Oliver et Omar.

ils ont été choisis parmi une bonne douzaines de prénoms proposés et il faut te dire que tous deux ont plu dès le départ à ta mère.

Oliver et Omar pour moi ne furent pas si évident au début, peut être parce qu’ils sont liés à mon pays d'origine, le Liban.

Omar est le prénom de mon premier ami d’enfance: un beau garçon aux yeux verts, qui n’était ni compagnon de classe, ni ami de la saison des vacances d’été. C’est le fils d’un ami à mon père, que je rencontrais lorsqu’on visitait en famille la tante Irini, à Cornet El Chehouan. Omar est le fils d’un réalisateur de théâtre libanais de renom. On se rencontrait rarement, mais je ne sais pas pour quelle raison j’ai gardé de lui un souvenir chaleureux et spécial, peut être par ce que finalement on a choisi mutuellement cette amitié ou plutôt on a trouvé ensemble les prémices du vrai sens de l’amitié? Avec lui on a même participé à une émission de télévision (2), une sorte d’interview, à l’âge de onze ans, la seule chose que je me rappelle c’est que j’ai pu partager avec lui ces instants de trac dans les coulisses… on s’est perdu de vue très tôt, à cause de la guerre civile je suppose. Je l’ai quand même revu une quinzaine d’année plus tard, en février 2001, durant une brève visite au Liban, il était lui aussi de passage. Je l’ai appelé non pas par curiosité, et puis on s’est donné un rendez vous tout de suite. Il était fiancé et vivait depuis un an au Koweit où il travaillait dans une agence de marketing. Il était devenu un jeune homme charmant et gardais encore en lui cette tendresse et ce regard sincère, que j’ai connu depuis mon enfance.

Venons en à ton premier prénom: Oliver.
Eh bien c’est celui d’un ami d’enfance aussi mais avec lui on est encore en contact, je l'ai visité l'année dernière à Berlin. Je le connais depuis l’âge de treize ans. Oliver, fils d’un acteur de théâtre allemand et d’une mère arménienne du Liban. Oliver fut le seul ami qui me resta de mon enfance et cette période d’innocence, dans un Liban à feu et à sang. Avec lui on a partagé beaucoup de moments d’absurdité, dans les couloirs de la violence humaine, mais aussi des moments beaux par leur simplicité et leur fraternité. On fut séparé par cette guerre fratricide en juillet 1989 quand ma famille a fuit pour la Grèce, et réunis deux ans plus tard, par coïncidence, à Paris, exilés de notre enfance et immergés dans le monde adulte et celui de la quete du savoir et de l'éducation. Durant ces années décisives pour la maturité de nos caractères respectifs, fut soudé notre amitié. Avec lui j’ai appris surtout comment une amitié se bâtit mais surtout comment elle peut grandir et évoluer avec le temps, et comment malgré la distance aujourd’hui, elle continue à nourrir notre vie et notre imagination.

J’ai choisis aussi des prénoms d’amis parce que inconsciemment peut être je voudrais le devenir un jour avec toi. Je sais que ce n’est pas évident car la paternité est tellement imposante et influente. je préfère quand même espérer ne pas te servir d’exemple mais de compagnon de route, côte à côte, comme on l’est en ce moment où j'écrit cette lettre.

J’ai eu une enfance à la maison quasiment sans musique mais c’est peut être pour cela que j’ai développé le plaisir d’écouter le bruits des mots et d’imaginer leur raisonnement en moi: Oliver et Omar, à part ce lien sentimental à ces deux personnes, évoquent en moi par leur son et leur sens deux mondes dont je suis modelé; le Levant et l'Europe.

Omar évoque la poésie et le souvenir de Omar El Khayyam ce poète perse que j’ai découvert à travers ces “robayyat” à Athènes; la mélancholie dans le regard d’Omar El Sharif, l’acteur égyptien, inoubliable dans “Doctor Jivago” et dans des à coté de Faten Hamama. Omar signifie aussi: le courage de la parole, et émane du monde moyen orientale arabe et hébreu, d’où son origine.

Par contre Oliver, cultivateur d’olivier en anglais évoque le geste suprême de la paix; l’aristocratie de l’âme et celle de tes ancêtres; l’instinct de survie et la fourberie d’Oliver Twist; la magie de la foret car il est l’hôte des elfes; et le monde latin et européen dans sa décadence et sa profonde humanité.

Palerme et la Sicile où tu est né est le territoire de rencontre de ces deux mondes, il te manque encore ton prénom grec, celui de ton baptême(3), qui sera choisit avec ton parrain, pour compléter par un acte de foi cette union.

Voilà la petite histoire de ton nom à ce jour; une histoire que tu complétera avec l’expérience de la vie, ses rencontres et ses séparations, ses joies et ses douleurs…


Palermo août 2006.

les notes furent rédigées en 2017 après mon départ définitif de Palerme.

(1) En fait, J’ai su plus tard, en 2010, par mon oncle Mounir et ma tante Rosie que mon Grand père Georges a suivi la tradition à la virgule près et n'a pas donné le nom Toufic, à son fils aîné, Nabil,  pour laisser l’antécédence à son frère aîné Joseph! J'ai donc créé accidentellement par erreur une rupture dans la tradition.

(2)

(3) ton baptême n'a jamais eu lieu et c'était une des raisons primordiales qui a conduit à ma séparation avec ta mère.